La monnaie locale — Un complément au système monétaire inflationniste actuel

Une monnaie locale est, en sciences économiques, une monnaie non soutenue par un gouvernement national (qui n’a pas nécessairement cours légal), et destinée à n’être échangée que dans une zone restreinte. Les monnaies de ce type sont également appelées monnaies complémentaires. Elles prennent de nombreuses formes, aussi bien matérielles que virtuelles. Parler de monnaie locale, c’est s’inscrire dans un discours économique particulier. Il en existe plusieurs milliers dans le monde et plusieurs dizaines en France (Sol-violette à Toulouse, Stück à Strasbourg, etc.).

La banque libre est l’environnement économique des monnaies locales. Les monnaies locales les plus connues de l’ère moderne sont les jetons de salaire émis par des entreprises pour payer les travailleurs, et les jetons de certains commerces pour favoriser la loyauté de leurs clients. Au dix-neuvième siècle et au début du vingtième, les défaillances des banques nationales durant les crises ont fréquemment créé une forte demande de liquidités, à laquelle satisfaisaient les monnaies de nécessité créées par les chambres de commerce, des municipalités, des entreprises et des commerçants. Ces monnaies étaient généralement destinées à être rachetées en monnaie nationale à une date ultérieure.

Quelques-unes de ces monnaies, néanmoins, menèrent à la mise en place d’un système monétaire à part entière. L’idée d’utiliser la banque libre pour produire une monnaie de rechange à usage communautaire remonte au moins aux coopératives d’épargne et de crédit allemandes, dans les années 1800. Les plus anciens émetteurs de monnaie locale toujours en usage sont la Banque WIR de Suisse et ce qu’on pourrait désigner comme les banques syndicales du Japon.

Le terme monnaie complémentaire est un hyperonyme de monnaie locale. Mais les deux termes sont souvent utilisés indifféremment. Dans l’usage courant, monnaie locale ne désigne pas une monnaie soutenue au niveau national, mais une monnaie à usage local exclusivement.

Ses défenseurs, comme Jane Jacobs, soutiennent que ce type de monnaie permet à une région économiquement morose, voire déprimée, de se remettre d’aplomb, en donnant aux habitants un moyen de paiement contre des biens et des services localement produits ou assurés. D’une manière générale, il s’agit de la fonction essentielle de toute monnaie. Cependant, les monnaies locales fonctionnent généralement dans des régions géographiques relativement petites et elles encouragent le recyclage en favorisant la réduction des émissions de carbone liées au transport et à la fabrication des biens. En ce sens, elles font partie de la stratégie économique de nombreux groupes écologiques orientés vers des pratiques de vie durable, comme par exemple le parti vert de l’Angleterre et du pays de Galles.

Les monnaies locales voient parfois le jour dans des situations de tourmente économique touchant la monnaie nationale. La crise économique argentine de 2002 en fournit un exemple : les certificats de reconnaissance de dettes, sans prise d’intérêt et en petites coupures, mis en circulation par les administrations locales adoptèrent rapidement, et avec succès, certaines des caractéristiques des monnaies locales.

Pour sécuriser les développements des monnaies alternatives en France, le législateur est intervenu dans la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire, qui reconnaît dans son article 16 les monnaies locales complémentaires comme moyen de paiement.

Monnaies locales historiques

L’expérience de Wörgl qui fut conduite de juillet 1932 à novembre 1933 est un exemple classique de l’efficacité potentielle des monnaies locales. Wörgl est une petite ville d’Autriche de 4 000 habitants qui introduisit un système de bon local durant la Grande Dépression. En 1932, le taux de chômage à Wörgl avait augmenté de 30 %. Le gouvernement local avait accumulé des dettes d’une montant d’1,3 million de schillings autrichiens (ATS) alors que les réserves en liquidité correspondaient à 40 000 ATS.

À l’initiative du maire de la ville, Michael Unterguggenberger, le gouvernement local imprima 32 000 bons-travail portant un taux d’intérêt négatif de 1 % par mois (monnaie fondante), et pouvant être convertis en schillings pour 98 % de leur valeur faciale. Un montant équivalent en schilling était déposé à la banque locale pour couvrir les bons en cas de rachat en masse et de réclamation des intérêts par le gouvernement. Les bons circulèrent si rapidement, que seuls 12 000 d’entre eux furent en fait mis en circulation. Selon les rapports du maire et d’économistes d’alors qui étudièrent cette expérience, le système de bons fut facilement accepté par des marchands locaux et la population locale. Les bons permirent de réaliser pour 100 000 ATS de projets de travaux publics incluant la construction et la réparation de routes, de ponts, de réservoirs, de systèmes de drainage, d’usines et de bâtiments. Le bon eut également cours légal pour le paiement des taxes locales. Pendant l’année où la monnaie fut en circulation, elle circula 13 fois plus vite que le shilling officiel et servit de catalyseur à l’économie locale. Les lourds arriérés en impôts locaux se réduisirent de façon significative. Les recettes du gouvernement local s’élevèrent de 2 400 ATS en 1931, à 20 400 en 1932. Le chômage fut éliminé, alors qu’il demeura très élevé dans le reste du pays. Aucune hausse des prix ne fut observée. S’appuyant sur le succès significatif de l’expérience de Wörgl, plusieurs autres communautés introduisirent des systèmes de bons similaires.

En dépit des bénéfices tangibles du programme, il se heurta à l’opposition du parti socialiste régional, et à l’opposition de la banque centrale autrichienne, qui y vit une violation de ses pouvoirs sur la monnaie. Il en résulta une suspension du programme, le chômage se développa à nouveau, et l’économie locale dégénéra bientôt au niveau d’autres communautés du pays.

Monnaie locale sur l’Île Salt Spring, en Colombie-Britannique. (Photo: Salt Spring Island Monetary Foundation).

Les avantages de la monnaie locale

L’expérience de Wörgl illustre de manière significative quelques-unes des caractéristiques communes, et principaux avantages, des monnaies locales.

Tout d’abord, les monnaies locales ont tendance à circuler beaucoup plus rapidement que les monnaies nationales. La même quantité de monnaie en circulation est employée davantage de fois et entraîne une activité économique globale beaucoup plus importante. Elle produit de plus grands bénéfices par unité. La plus grande vélocité de la monnaie est le résultat d’un taux d’intérêt négatif qui encourage les gens à dépenser la monnaie plus rapidement.

Ensuite, les monnaies locales permettent à une communauté d’utiliser pleinement ses ressources productives existantes, tout spécialement la force de travail inemployée, ce qui a un effet catalytique sur le reste de l’économie locale. Elles sont fondées sur le postulat que la communauté n’utilise pas pleinement ses capacités de production, par manque de pouvoir d’achat local. La monnaie alternative est utilisée pour augmenter la demande, d’où une plus grande exploitation des ressources productives. Pour autant que l’économie locale fonctionne en deçà de sa pleine capacité, l’introduction d’une monnaie locale n’a pas besoin d’être inflationniste, même quand il en résulte une augmentation significative du volume total de monnaie et de l’activité économique totale.

Puisque les monnaies locales ne sont acceptées qu’au sein de la communauté, leur usage encourage l’achat de biens et de services produits localement et valables localement. Ainsi, quel que soit le niveau d’activité économique, la plupart des bénéfices vont enrichir la communauté, et une part moins importante est drainée hors de la communauté, vers d’autres parties du pays ou du monde. Par exemple, le travail de construction entrepris avec des monnaies locales emploie de la force de travail locale et utilise autant que possible des matériaux locaux. Cette amélioration du tissu local devient une incitation pour l’acceptation et l’utilisation des bons par la population locale.

Enfin, certaines formes de monnaie complémentaire permettent de promouvoir une utilisation plus complète des ressources sur une zone géographique beaucoup plus large et aident à s’affranchir de l’obstacle de la distance. Le système Fureai Kippu au Japon distribue des crédits en échange d’aide pour les citoyens seniors. Les membres de la famille qui vivent loin de leurs parents peuvent gagner des crédits en offrant assistance à une personne âgée de leur communauté locale. Les crédits sont alors transférés à leurs parents ou convertis par eux pour une aide locale. Les points de fidélité des compagnies d’aviation sont une forme de monnaie complémentaire qui encourage la fidélité du client en échange de vols gratuits. Les compagnies aériennes offrent la plupart de leurs bons pour des sièges sur les vols moins fréquentés, où des sièges demeurent en général libres, fournissant ainsi au client un avantage dont le coût est relativement bas pour la compagnie.

Alors que la plupart de ces monnaies sont restreintes à une zone géographique réduite, ou à un pays, grâce à Internet, des formes de monnaie complémentaire peuvent être utilisées pour stimuler des transactions sur une base globale. En Chine, les pièces QQ de Tencent sont une forme virtuelle de monnaie qui circule à présent de manière étendue. Les pièces QQ peuvent être achetées avec des Renminbi et utilisées pour des achats de produits et services virtuels comme des sonneries de téléphone et du temps d’accès à des jeux vidéo en ligne. Il est également possible de les obtenir en utilisant un service en ligne d’échange de biens et de services pour environ deux fois le prix en Renminbi, échange pour lequel de la « monnaie » additionnelle est directement créée. Bien que les monnaies virtuelles ne soient pas « locales » au sens traditionnel du terme, elles pourvoient bien aux besoins spécifiques d’une communauté particulière, dans ce cas une communauté virtuelle. Une fois en circulation, elles viennent s’ajouter au pouvoir d’achat effectif total des populations en ligne, comme dans le cas des monnaies locales.

La société n’utilise qu’une faible part de ses ressources et de ses opportunités. Pratiquement chacun possède des connaissances sous-employées, des aptitudes et du temps qui peuvent être utilisées de manière productive. La plupart des fabricants et des services ont des machines ou des capacités sous-employées. Les monnaies complémentaires sont un moyen créatif de révéler ce potentiel social inexploité.

Un projet de monnaie locale à Montréal

[David Savoie, Radio-Canada] — Un groupe réfléchit à la façon de mettre en place une monnaie locale à Montréal. Le projet a d’abord été conçu pour le quartier Villeray, mais il a rapidement pris de l’expansion. La mise en place pourrait se faire d’ici un à deux ans.

François Geoffroy et Amel Zaazaa font partie de ce groupe qui mène les réflexions. « Pourquoi amener ça à Montréal? En s’inspirant des initiatives qui se font ailleurs, on se dit d’une part que ça peut être une façon d’encourager l’économie locale, donc de limiter les achats, les transactions internationales, et limiter les transports, limiter la pollution, il y a un but écologique derrière », explique François Geoffroy, qui est l’un des instigateurs.

« Il y a aussi un but politique, démocratique : l’idée de se réapproprier collectivement cette chose-là qu’est l’argent. » — François Geoffroy

Tout reste encore à faire : définir la forme de la monnaie, sa valeur, son nom, qui figurerait sur les billets, etc. Des comités ont été formés pour réfléchir à divers éléments qui doivent être réglés pour implanter ce système de monnaie complémentaire. Les avantages sont nombreux, selon les partisans du projet : moins de pollution, soutien de l’économie d’un quartier ou d’une ville, et même création de liens sociaux.

« C’est intéressant de faire ce travail d’éducation, de vulgarisation, et puis, plus on parle, plus les gens sont vraiment ravis de savoir que ça existe », explique Ame Zaazaa. Plus de 150 personnes ont montré de l’intérêt pour réfléchir à cette monnaie jusqu’à maintenant, et des experts ont aussi offert leur aide.

La difficulté n’est pas que de créer une monnaie, mais aussi de la faire vivre. « Le défi est double : d’une part, avoir une masse critique assez importante pour que le réseau économique fonctionne, et d’autre part, avoir ces gens-là, ces facilitateurs qui continuent à travailler pour s’assurer que ce réseau-là ne soit jamais coupé », soutient Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Un projet de monnaie locale est également en développement à Québec à l’heure actuelle, et il pourrait se concrétiser le printemps prochain.

Mais il y a aussi de nombreux autres exemples de monnaie locale. Un des plus connus dans la province est le demi en Gaspésie. Une autre monnaie est utilisée plus localement à Montréal, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. La ville de Toulouse a une monnaie, tout comme la ville de Bristol, en Angleterre. En tout, il existerait plus de 5000 monnaies locales un peu partout sur la planète.


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